Ahasverus

C’est ce 07 janvier 2034 que je rencontrais enfin celui qu’on appelait « celui qui a vu ».
Dans toutes les Cévennes, ce pays de montagnes du Sud de la France, il est une légende que l’on n’ose déranger. Il fallait que je sois de ceux qui n’ont pas de racines pour pouvoir secouer quelques conventions. Depuis dix ans à peine, j’habite ce territoire où l’air pur n’est qu’un des éléments qui y fait respirer bon la liberté. Ces reliefs restent en effet un refuge pour des habitants que l’on essaie de chasser depuis longtemps. Les esprits bureaucrates, qui classent et organisent la nature en parc national ou le ciel en réserve mondiale, n’ont pas encore eu raison de notre présence.

L’histoire de ma rencontre avec Ahasverus avait commencé un soir de mauvaise pluie, celle qui vient du Nord, sans tempête ni rafales. Une ombre m’apparaît sur le bord de la route alors que je peine à voir à travers le pare-brise. Mon véhicule est de ceux que l’on peut encore bricoler et qui fait des économies de tout, y compris de son éclairage. J’ai le temps de voir une femme sous un parapluie trop petit pour la protéger entièrement. Je m’arrête un peu plus loin et elle rejoint doucement ma portière avant en boitant. Elle l’ouvre d’un coup : la pluie froide ne laisse pas le temps des politesses.
Je ne peux lui donner d’âge, mais elle semble plutôt sur le point de terminer sa vie. Plus que les années, c’est une fatigue blême qui fige son visage, la gênant même pour dire un simple bonjour.
Elle ferme son parapluie qui trône au bout d’une vieille canne polie par des siècles de caresses. Sur son bois sont gravées de grandes spirales régulières.
-Où allez-vous ? Je lui demande
-Je vais voir Ahasvérus , c’est urgent.
Je ne connais pas cette personne dont le prénom est peu commun. Mais le ton de cette femme sonne comme un ordre donné à son chauffeur. Je redémarre la voiture aussitôt et l’interroge.
-Et où habite cet «  Ahasvérus «  ?
Ma passagère me regarde pour la première fois. L’iris de ses yeux est transparent. Je n’avais jamais vu un regard sans couleur. La pupille est dilatée à l’extrême, d’une forme ovale plutôt que ronde.
-Vous habitez ici et ne connaissez pas Ahasvérus ?
Je suis habitué à ce que les gens qui se prétendent d’ici me pensent ignorant de la plupart des choses. Je n’ai pas encore l’assurance de leur répondre qu’avec un peu de courage ou de curiosité ils auraient pu, eux aussi, aller apprendre un peu dans les bras ouverts du Monde. Mais cette femme ne manifeste aucun reproche, seulement une surprise sincère.
-Ahasvérus est connu à travers les temps, on l’appelle « celui qui a vu », c’est un de nos grands témoins. Nous lui amenons toutes les traces que nous récoltons ici et là car il est le seul qui aura tout mis à l’abri le jour venu.
Sortie de nulle part avec sa boiterie qui l’avait arrêtée en chemin, je me dis que cette femme doit avoir pris la fuite d’une ville quelconque avec une armée de psychiatres à ses trousses.
Elle caresse les spirales de son parapluie devenu une simple canne en chuchotant des mots inaudibles, comme pour conjurer quelque chose.
Ses vêtements sont étranges. Ils sont faits dans un matériau lisse qui a l’air synthétique mais soyeux comme un tissage manuel. Il semble que des paillettes lumineuses circulent par moment au niveau des bras. Elle porte autour du cou un pendentif en forme de spirale à la base duquel se balance une colombe.
-Des traces de quoi ? Je l’interroge
Elle me répond comme une évidence
-Et bien des traces de Savoir, bien sûr !
Elle comprend que le temps d’un minimum de présentations est venu et peut-être aussi de quelques explications. Elle a le regard compatissant de celle qui sait devant celui qui ne sait rien et à qui on s’apprête à enseigner.
-Je suis Maât , dit-elle en regardant devant elle.
-Et vous venez d’où, à pied comme ça ?
Son hésitation à me répondre me fait dire qu’elle cherche une histoire qui me convienne.
Devant sa gêne, je m’empresse d’ajouter.
-Vous savez, vous n’êtes pas obligée de me répondre !
-Tant mieux car je ne peux pas mentir, c’est une chose qui nous est interdite.
J’imagine alors qu’elle doit faire partie d’une confrérie religieuse comme il y en a quelques unes ayant fait vœu de retraite dans les montagnes.
Cette pluie est bizarre. Lorsque j’ai aménagé dans cette région, les pluies fortes venaient du Sud. Elles attendaient que les nuages aient suffisamment bouché le ciel, empêchés d’aller plus loin par les sommets qui fermaient les Cévennes. Ces pluies tombaient alors d’un coup. Sur quelques heures, des pans de montagnes ou des morceaux de routes pouvaient être emportés. Le beau temps revenait rapidement.
Mais cette pluie là durait, sans mouiller vraiment, glaçant tout sur son passage. Ces épisodes pluvieux du Nord apportent une tristesse dont nous n’avons pas besoin. Et des mauvaises choses en tout genre aussi.
Un brouillard épais m’oblige à rouler au pas alors que ma passagère saisit d’un coup mon bras à le broyer. C’est la douleur plus que la surprise qui me surprend et le véhicule fait une embardée. Je m’arrête sur le bas côté.
-Mais vous êtes folle de faire ça, c’est dangereux madame !
Son regard fixe la route et semble pris par la peur. Une lumière discrète, apparue au loin, avance rapidement vers nous.
-Ils m’ont retrouvée.
Elle fait de courtes expirations rapides qui semblent être pour elle un moyen de contrôler la tension qui l’envahit.
-Les Amnésians… ils ne laissent pas les Mémorians se balader trop longtemps. De toutes façons je ne peux aller plus loin, sinon ils trouveraient Ahasvérus par la même occasion… et il n’y aurait plus d’espoir.
Elle se tourne vers moi et sourit pour la première fois. Sa main tenait serrée une petite pastille de la taille d’une pièce de monnaie au milieu de laquelle est dessiné un circuit électronique.
-Je peux vous faire confiance ?
Moi qui rentrais simplement dans ma vie ordinaire un soir de pluie, me voilà confiée une mission d’importance par une inconnue surgie d’un bord de route.
D’un coup je pense à ma cabane dont le toit prend l’eau, ma vieille voiture sur le point de rendre l’âme ou ces boulots que j’enchaîne et qui me nourrissent à peine. Cette vie de survie ne me laisse pas beaucoup de temps pour l’aventure.
-Je suis désolé madame, mais…
Elle saisit ma main encore posée sur le levier de vitesse. Les petits éléments lumineux de son vêtement se sont concentrés autour de son bras gauche animé par une force incroyable qui ne permet aucune résistance. Elle ouvre la paume de ma main sans effort et y pose résolument le petit élément électronique.
-Excusez-moi d’insister. Mais vos préoccupations sont moins importantes que ce qui se joue maintenant.
Elle semble avoir lu dans mes pensées banales prises par les enjeux du quotidien.
-Remettez cette pastille  à Ahasvérus. Dites-lui que Mâat n’a pas pu arriver jusqu’à lui, qu’il fallait que je rentre. Il est dans la dernière grotte du plateau juste au-dessus d’ici, il faudra juste ne pas vous contenter des apparences et il y aura bien un guide pour vous aider ensuite.
Elle semble trop pressée pour m’en dire plus et ouvre la portière. Elle marque une pause et se retourne vers moi. Ses yeux transparents au milieu d’un teint livide font douter qu’elle soit vraiment vivante.
-Méfiez-vous de l’innocence, elle l’est rarement.
Elle se jette dans la nuit alors que la lumière est maintenant au beau milieu de la route. Elle a la forme d’un losange dans lequel tournent des sortes d’hélices faites de minuscules éléments de lumières orangées. Mâat s’avance jusqu’à être en-dessous de l’objet lumineux qui l’enveloppe alors de ces spirales de lumière dans lesquelles elle disparaît bientôt. L’éclat se rétrécit d’un coup, comme une porte que l’on aurait claquée derrière soi. L’obscurité m’enveloppe à nouveau et la solitude aussi. Je serre la pastille restée dans ma main comme seule preuve que je n’ai pas rêvé.

Le village du Pompidou est un village perché sur la corniche des Cévennes qui peine à s’animer en dehors des belles saisons. La grande majorité de ses maisons restent fermées, lieux de villégiatures pour héritiers ou citadins en mal d’air pur. C’est vrai que la nature y est magnifique, rude parfois pour celles et ceux qui la côtoient toute l’année et qui méritent l’éclosion du printemps. Ce village ne demanderait qu’à renaître, comme de nombreux autres dans ces montagnes, mais il reste sinistré par l’exode rural et, peut-être aussi, par un certain goût pour l’inertie.
Le bar du village est simple, loin des concepts à la mode qui se développent dans les villes pour simplement justifier un café hors de prix et chasser l’âme populaire.
Certains citadins qui font la course aux likes et à l’apparence, parleront du côté ringard de cet endroit qui, à mes yeux, est surtout intemporel. Comme un gardien du temps qui passe et des souvenirs de lieux pleinement habités. Même si je regrette le manque de monde, je préfère ce vide bien fait qu’une multitude vaine.
Je me renseigne sur cet Ahasverus. Mais personne ne semble rien savoir. C’est le pasteur de la paroisse qui m’a le premier mis la puce à l’oreille : Ahasverus était le secret le mieux gardé du village. Lorsque je lui demande s’il connaît le personnage, la réponse négative ne vient pas à l’instant. Un pasteur a du mal à mentir. Son hésitation est ma première preuve de l’existence de l’homme que je cherche.
-Il y a des légendes que l’on ne peut déranger, me dit-il simplement
-Vous voulez dire qu’il existe… ou que c’est une histoire inventée ?
-Les gens d’ici protègent bien plus que les histoires. Ils protègent les lieux, pour qu’ils restent habités pleinement. Quitte à passer par une certaine période de…vide. Car les pierres survivront aux hommes mais garderont la mémoire de leurs actes comme gravés dans un livre d’Histoire inspirant pour les générations futures.
Il sourit devant mon évidente incapacité à me contenter de paraboles.
-En gros, ce que je veux vous dire, c’est que même si cet Ahasverus existe, il semble d’une importance telle qu’il faudra beaucoup de temps, c’est-à-dire de confiance accumulée, pour que quelqu’un d’ici vous en dise quelque chose. Vous devrez avoir des oreilles pour entendre et ne pas suivre un chemin trop facile qui pourrait vous perdre par un excès de précipitation.
Je quitte l’homme d’église en le remerciant quand même. Je sens maintenant que Ahasverus existe et que les habitants ne me font probablement pas encore assez confiance. Mais parfois, les gens qui n’ont pas d’autre identité que celle d’être né quelque part perdent leur capacité à s’ouvrir aux autres par peur d’aventures. Le pasteur est comme le médecin : il n’a pas besoin d’être d’ici pour que l’on s’ouvre à lui. Parler de temps nécessaire à la confiance cache parfois une simple xénophobie.

Et puis un jour d’été, je suis à la fontaine du village où je m’asperge le visage d’une bonne eau fraiche. Une voix d’enfant vient de derrière moi.
-Monsieur, vous cherchez Ahasvérus, il paraît ?
J’en suis interloqué. Cela fait plusieurs mois que j’ai abandonné l’espoir de le trouver. Les habitants sont murés dans leur silence. L’enfant a une dizaine d’années. Je ne l’ai jamais vu par ici. Pourtant je connais la plupart des familles. Il a un pantalon retroussé en-dessous des genoux et tenu par des bretelles qui encadrent un t-shirt blanc. Ses cheveux roux ont des boucles qui renvoient des reflets cuivrés à chaque mouvement de tête.
-Oui… tu le connais ?
-Disons que … oui … et non !
Il mesurait à peine un mètre et m’agaçait déjà.
-Ça veut dire quoi ?
-Que je le connais mais que je n’ai pas le droit de dire que je le connais…
Il avait de nombreuses taches de rousseur sur les joues et un sourire qui me faisait comprendre qu’il avait toutes les cartes en main et que cela n’était pas la peine de jouer.
-D’accord… et tu pourrais m’en dire plus ?
Son regard s’illumine d’un coup et dans un éclat de rire il me lance :
-Si vous me dites pourquoi vous le cherchez ! Car on ne dérange pas Ahasvérus pour rien !
J’explique à cet enfant ma rencontre avec la vieille dame et cette petite pastille électronique que je dois lui remettre.
Il prend un regard grave, presque adulte, avant de retrouver ce sourire innocent dont les enfants ont le talent.
-Bizarre ton histoire, mais d’accord, je vais t’y amener alors… mais il faut savoir crapahuter.
Je lui demande de m’attendre le temps de ramener le précieux objet que Maât m’avait confié. Je le loge dans une poche de mon sac dans lequel je mets quelques affaires pour randonner.
Quand je reviens à la fontaine de pierre blanche, l’enfant me lance :
-Et où as-tu mis le cadeau pour Ahasverus ?
Je montre mon sac, ce qui semble le rassurer. Tout est prêt, nous pouvons nous mettre en route.
L’enfant marche d’un pas rapide. J’ai du mal à suivre. Nous montons des pentes escarpées et notre chemin se transforme par moment en partie d’escalade. A chaque fois que la montagne semble devenir infranchissable, mon jeune guide trouve un passage comme si chaque difficulté, chaque impossibilité apparente, était un moyen de se propulser plus haut.
Il s’arrête soudain et après une grande respiration et un bon élan, il se propulse d’un bond au-dessus d’une faille large de deux mètres environ et dont on ne voit pas le fond. Je n’ai plus cette jeunesse qui permet tous les efforts et je suis encombré de ma sacoche que je dois tenir d’une main. Le rythme rapide de notre marche m’a épuisé.
-Tu veux que je t’aide ? Envoie-moi la sacoche, je l’attrape !
J’ai un temps d’hésitation. Comme avant de faire une erreur. Et lorsque je lance ma sacoche à l’enfant, c’est la voix de mon auto-stoppeuse fermant la porte qui me parvient avec un temps de retard. « Méfiez-vous de l’innocence, elle l’est rarement »
A peine le garçon a-t il attrapé mon sac qu’il me lance :
-Tu enverras à Ahasvérus le bonjour des Amnésians … si tu le trouves un jour ! Et il éclate d’un rire enfantin.
Il fait un geste circulaire en direction du trou béant. Cela semble y faire apparaître une lueur dans laquelle il saute à pieds joints, pour y disparaître complètement.

Les oiseaux poursuivent leurs va-et-vient comme si de rien n’était. L’obscurité du trou sans fond est revenue sous mes pieds.
Ma main est dans le fond de ma poche. Elle tient bien au chaud la pastille de la vieille femme que j’avais sortie discrètement du sac au moment de l’envoyer par dessus le ravin. Je me dépêche car le gamin pourrait revenir assez mécontent de son vol sans butin. Je me souviens des indications de la vieille femme et juste sous le haut de la crête chemine une passe étroite sur laquelle je m’engage jusqu’à une grosse ouverture dans la falaise. Une grotte qui semble abandonnée. Juste sur sa droite, une pierre taillée montre le ciel reposant sur deux autres plus petites bien ancrées sur la terre.
L’entrée de la grotte est évidente. Et la voix de Maât me fait sursauter à nouveau. « Il faudra juste ne pas vous contenter des apparences pour le trouver.  » . Alors que j’allais entrer dans le trou béant, je fais deux pas en arrière pour prendre le temps d’un recul.
L’entrée est surplombée de la végétation juste nécessaire pour la dissimuler aux regards. Sur les côtés, quelques arbres achèvent le camouflage qui va jusqu’à envelopper cette pierre sur la droite qui montre le ciel. C’est ici que se termine le sentier qui nous a menés jusqu’à la grotte.
J’ai laissé s’installer un grand calme en moi. Un bruissement attire mon attention sous l’assemblage des trois pierres. Un petit animal vient de s’y poser, une chauve-souris, qui semble me regarder malgré la lumière qui doit la gêner. Après m’avoir fait un coup de tête, elle me tourne le dos et s’envole sur la droite de la grotte, comme si elle pénétrait la falaise. Le bruit de ses ailes résonne au loin révélant une autre cavité située juste à côté de la première. Son entrée, très étroite, autorise à peine le passage de mon corps. Je me retrouve dans une salle éclairée par la lumière naturelle venant d’un orifice situé très haut. Cette caverne semble donner sur d’autres qui se suivent tel un labyrinthe. Des colonnes sculptées dans la pierre et unies par une voute au sommet sont décorées de multiples motifs usés par le temps. Ces constructions semblent avoir de nombreux siècles. Les parois de cette grande salle sont décorées de motifs et de dates qui se succèdent, comme une fresque chronologique réalisée récemment. Sur le dessus, plusieurs formes spiralées sont comme des soleils éclairant les scènes représentées. Je parcours ces dessins qui semblent dérouler l’histoire de l’humanité sur un ensemble de salles creusées dans la montagne. On y voit les premiers hommes qui découvrent le feu jusqu’aux temps actuels. Mais j’ai l’impression qu’il est aussi décrit un temps qui n’est pas encore advenu. Dans la salle suivante, une carte du monde est ainsi séparée en deux parties : celle au Nord, intitulée « Union du Nord » et celle au Sud avec pour légende « Bordure Extérieure » et un titre en- dessous : Démocratie scientifique an 1 (2049) .
Alors que je suis penché pour lire tous les détails de cet incroyable ouvrage, une voix tonne sur les parois rocheuses.
– Qui êtes vous ? Que faites vous ici, chez moi ?
Quand je me retourne, un être immense, d’environ deux mètres, et enveloppé dans une grande cape brune reste protégé par une demi-obscurité. Il tient dans sa main droite une épée dont la lame est courbée en demi-cercle en son centre pour se terminer par une pointe droite et acérée dirigée vers moi .
Je peine à garder un peu d’assurance.
– Je cherche Ahasverus
L’individu fait un pas en avant et sort de l’ombre. Il est âgé mais son regard est resté clair malgré les rides qui fripent entièrement son visage. Tout comme Maât, il ne semble pas y avoir de pigment pour colorer ses yeux ce qui donne un aspect presque sans vie à son regard qui me fixe. Tout comme elle aussi, il porte un vêtement confectionné dans cette matière étrange dans laquelle semblent circuler par à-coups des éclats de lumière au niveau des bras mais aussi des jambes. Comme des scintillements qui couleraient dans les fibres du vêtement.
– Explique-toi, alors, car tu l’as trouvé.
Je raconte mon histoire tout en sortant le petit élément que m’avait confié Maât.
– Et bien, pour un conformiste tu t’en es bien sorti ! Me dit-il dans un rire .
– Un conformiste ?
– Je m’excuse, je n’ai pas vu grand monde depuis bien longtemps. Je suis très occupé. Trop préoccupé peut être.  Alors l’humour qui me vient n’est pas très bon. Je manque d’entrainement.
Il saisit la pastille qui restait posée dans ma main ouverte et la glisse dans un petit espace dédié dans l’une des ceintures qui entoure sa taille. Il semble y avoir la place pour des centaines, ou peut-être des milliers d’éléments de même taille.
La curiosité me chatouille un peu quand même.
– Que sont ces pastilles ? Maât m’a parlé de « traces de mémoire » …
Ahasverus se retourne vers moi, l’air solennel.
– Ces traces de mémoire sont appelées « capsules mémorielles » . Elles renferment le travail de milliers de personnes qui protègent tous les savoirs de l’humanité. Ce qui est magnifique, c’est que chacune agit de façon spontanée sans recevoir d’ordre de personne, mais que la démarche est parfaitement coordonnée. Comme  un instinct de survie de l’espèce. On appelle ça la murmuration. Ce sont les réactons qui permettent ça. Ce travail de mise en sécurité a commencé en 2024, comme si ces gens-là sentaient ce qui allait se passer en 2044. A l’époque, les gens les cachaient ici ou là, dans des grottes ou autres lieux difficilement accessibles. Il y avait même des cérémonies pour s’assurer que chaque souvenir habite pleinement le lieu où il était enfoui. La capsule agit ainsi comme l’enveloppe d’une graine: elle protège le souvenir tout en le gardant vivant à la fois, prêt à resurgir dès que les conditions redeviennent propices.   Ils ne savent même pas qu’ils ont été les premiers Mémorians. Nous n’avions pas commencé à nous organiser car les Archivistes, dont je fais partie, n’existaient pas encore.  Certains prennent des risques énormes pour acheminer ces pastilles.
-Mais que va-t-il se passer en 2044… et comment pourriez-vous le savoir d’ailleurs?
Ahasverus prend un air triste. Il se dirige doucement vers un petit chevalet de bois fixé dans le mur de la grotte. Il y choisit une craie de couleur ocre et s’approche du mur derrière moi que je regardais avant son arrivée.  Il recolore un titre “2044, le chaos” situé avant le titre “Démocratie Scientifique, an 1”.
-Tu vois, c’est à ce moment là que tout va basculer. Que les haines accumulées vont servir de terreau pour que germe le pire. Nous avons peu de temps pour archiver tous ces savoirs pour qu’ils puissent être l’arme dont nous aurons besoin le moment venu. Pour tout reconstruire.
Sans les deux évènements où Maât puis mon jeune guide ont disparu dans une lumière étrange, je croirais ce type bien délirant. Mais ma curiosité est de plus en plus forte.
– Mais pourquoi avez-vous peur du vol de ces pastilles ? Qui ferait ça ?
– Il y a bien pire que le vol. Nous avons peur… de l’oubli. Le monde qui se façonne depuis quelques siècles déjà ne peut aller avec un être humain normalement constitué. Il faut donc qu’il désapprenne tous les savoirs qu’il avait accumulés dans les derniers millénaires pour supporter son nouvel environnement, synthétique, hors-sol.  Il faut aussi arriver à ce qu’il en soit presque satisfait, alors que tous ses sens, ses signaux internes, son corps devenant malade, tentent de l’alerter qu’il est sur la mauvaise voie. C’est le travail des Amnésians, aux manœuvres depuis longtemps déjà, de fabriquer une réalité qui convienne à tout prix.
– Et que faites-vous de ces pastilles ? Comment fonctionnent-elles ?
Ahasvérus fait éclater un rire fort qui rebondit contre les murs de roche.
– Deux questions d’un coup ! Le temps t’apportera les réponses comme le vent souffle les dernières nouvelles, jeune homme. Maât reviendra dans ces montagnes qui seront l’un des derniers refuges contre le fanatisme et les violences qui vont se déchaîner. Les Archivistes du monde entier cherchent ces capsules que l’on cache depuis une dizaine d’années. Nous les réunissons, les répertorions puis les archivons dans un lieu actuellement en construction. Cet endroit sera déterminant pour le futur de ce qui restera de l’humanité après 2050. Et ses lieux de résistance à venir.  Malheureusement, ton esprit n’est pas adapté pour recevoir toutes ces informations. Je dois donc te laisser maintenant.
Il est tellement imposant que ses mouvements font bruisser l’air de la caverne. Il disparaît dans l’enchaînement de grottes qui semblent le point de départ d’un réseau sous-terrain et je ne peux le rattraper car la lumière y est insuffisante. Je n’aurai donc pas de réponse à mes questions… aujourd’hui. Je me promets en effet de revenir et de comprendre un peu mieux cette histoire. Je retourne dans les premières salles, jusqu’à celle qui me sépare de l’extérieur et qui abrite les peintures rupestres représentant le début de l’humanité. Dans la lumière qui dessine la faille me menant vers l’extérieur, je vois virevolter ces particules brillantes qui circulaient sur les vêtements de Maât et de Ahasverus. Elles font des stries, comme ces rideaux qui, sur le palier d’une vieille maison, empêchent les mouches de rentrer. Je me faufile dehors.

Les sommets dessinent des lignes brisées sur le ciel d’une vue magnifique. C’est comme si l’on avait retiré le toit du monde pour que l’on puisse en admirer toute la beauté. Une nuée d’oiseaux, peut être des milliers, dessinent, en parfaite synchronisation, toutes sortes de formes géométriques dans le ciel. On dirait qu’un seul organisme vivant se contorsionne frénétiquement, avec une précision absolue, sans déranger la marche paisible des nuages.  Une voix surgit de ma droite.
-Bonjour Monsieur, vous aussi vous êtes venu visiter la grotte des fées ?
Je ne sais pas quoi répondre à cette jeune femme qui a une carte dans les mains et un sac à dos de randonnée duquel dépasse une bouteille d’eau. Je ne sais même pas où je suis et comment je suis arrivé là.
-Monsieur, vous allez bien ? Vous avez l’air perdu. Ajoute-t-elle.
Oui je suis perdu. J’essaie de me souvenir de ma journée et rien ne vient.
-Je peux vous aider à retrouver votre chemin jusqu’au village si vous voulez ?
Elle me tend une main franche.
-Je m’appelle Raïa.
Je la suis machinalement sur les pentes raides de la montagne qui laissent bientôt apercevoir les premières maisons du village. Ma tête est lourde comme un lendemain peinant à dissiper l’alcool. Pourtant je ne bois plus depuis longtemps. Mais mon trou de mémoire est là, ouvert, béant.
De retour chez moi, je dors plusieurs jours, comme au retour d’un épuisant voyage et d’un long décalage horaire. J’enchaîne des rêves où je me vois errer dans des grottes décorées de peintures rupestres étranges. J’y suis peint sous une multitude d’apparences différentes. Le rêve se termine toujours de la même façon : alors que je pénètre dans la dernière grotte avant la sortie, une voix m’arrête: « ce n’est pas encore le moment » et entraîne mon réveil.

Ce n’est que de nombreuses années plus tard que je retrouverai la mémoire de tout cela. Ou plutôt que les habitants du village décideront de me la rendre et de me donner enfin leur confiance. Lors du premier Eïsode de 2044, je comprendrai alors que beaucoup ici savaient ce qui allait arriver, et se tenaient prêts pour être en première ligne de toutes les résistances. Mais pour cela, il fallait protéger Ahasvérus à tout prix.